L’anesthésie n’est jamais un acte anodin. Elle déprime temporairement les fonctions respiratoires et cardiovasculaires, mobilise les capacités métaboliques de l’animal et nécessite que l’organisme puisse transformer, utiliser puis éliminer correctement les agents anesthésiques. Pour garantir la sécurité du patient, le bilan pré‑anesthésique est aujourd’hui un standard incontournable en médecine vétérinaire.
Même un animal classé ASA 1, donc considéré comme “à faible risque”, peut mal réagir à une anesthésie. D’où l’importance d’un bilan systématique, réalisé dans de bonnes conditions et interprété avec finesse.
Pourquoi réaliser un bilan pré‑anesthésique ?
Le bilan pré‑anesthésique a quatre objectifs majeurs :
- Vérifier que l’animal peut métaboliser et éliminer les molécules anesthésiques
- Anticiper les complications per‑ et postopératoires
- Adapter le protocole anesthésique (choix des molécules, doses, fluidothérapie, monitoring)
- Sécuriser l’anesthésie et le réveil
Il constitue un véritable état des lieux de la santé interne du patient. Ne pas le proposer peut être considéré comme une faute professionnelle. En cas de refus du propriétaire, une décharge écrite est indispensable.
Quand réaliser le bilan ?
Idéalement 2 à 5 jours avant l’intervention.
Ce délai permet :
- d’éviter les reports de chirurgie,
- d’expliquer sereinement les anomalies au propriétaire,
- de ne pas hospitaliser inutilement un animal finalement non anesthésiable.
Bien que courant, le bilan réalisé “le matin même” ne permet pas une prise de décision éclairée en cas d’anomalie. Il peut bouleverser le planning de la clinique et celui du propriétaire.
1. Biochimie pré‑anesthésique
La biochimie analyse environ 10 paramètres essentiels pour évaluer le métabolisme, le foie, les reins et les protéines circulantes.
Métabolisme & énergie
- GLU (glucose):
- Hypoglycémie = risque anesthésique (petits gabarits, pédiatriques, gériatriques, diabétiques).
- Hyperglycémie = stress, surtout chez le chat.
- Ca (calcium)
- Hypercalcémie : tumeurs, IR, intoxications.
- Hypocalcémie : lactation, pancréatite, troubles neuromusculaires.
Fonction rénale
- BUN (urée) Augmente en cas d’IR ou déshydratation. Influencée par un repas récent → interprétation sur animal à jeun.
- CREA (créatinine) Plus spécifique du rein. Dépend de la masse musculaire (lévriers, chiens très musclés).
- PHOS (phosphore) Souvent augmenté en IR. Indispensable pour le staging IRIS.
Protéines
- TP (protéines totales) : déshydratation, inflammation, pertes digestives/rénales.
- ALB (albumine) : transport des médicaments → baisse = effets anesthésiques prolongés, œdèmes, mauvaise cicatrisation.
- GLOB (globulines) : inflammation chronique, stimulation immunitaire.
Foie
- ALT : enzyme hépatique, mais aussi musculaire (cardiomyopathies).
- ALP : hépatique + osseuse → augmente avec cholestase, inflammation, corticoïdes, croissance.
2. Numération‑Formule (NF)
La NF complète la biochimie en apportant des informations sur :
- l’oxygénation (globules rouges),
- l’inflammation / infection (globules blancs),
- la coagulation (plaquettes),
- la régénération médullaire (réticulocytes).
Érythrogramme
- RBC, HGB, HCT/PCV : transport d’oxygène → essentiel sous anesthésie.
- MCV, MCH, MCHC, RDW : caractérisation des anémies.
- Réticulocytes : anémie régénérative vs non régénérative.
Leucogramme
- WBC : inflammation, infection, stress, immunosuppression.
- Formule leucocytaire : NEU, LYM, MONO, EOS, BASO. Exemples : → infection bactérienne = neutrophilie → stress du chat = lymphopénie
- Indices morphologiques : neutrophiles immatures, toxicité, atypies, flags → frottis recommandé.
Thrombogramme
- PLT, MPV, PDW : évaluer la coagulation.
- Détection des agrégats, thrombopénies suspectes → frottis indispensable.
3. Interpréter : toujours croiser les données
Une biochimie ou une NF ne s’interprète jamais seule.
Il faut croiser :
- examen clinique,
- biochimie,
- NF,
- âge, race, antécédents,
- imagerie si nécessaire (ex : Maine Coon / CKC → écho cardiaque).
Certaines variations sont non pathologiques :
- stress du chat → hyperglycémie
- stress du chien → neutrophilie
4. Impact sur l’anesthésie
Le bilan pré‑anesthésique permet de :
- ajuster les doses,
- choisir les molécules les plus sûres,
- prévoir la fluidothérapie,
- renforcer le monitoring,
- décider d’un report si nécessaire.
Il réduit significativement le risque de complications per‑ et postopératoires.
5. Adapter à chaque patient
L’anesthésie doit être pensée sur mesure, selon :
- l’espèce,
- la race (Maine Coon, CKC → écho cardiaque recommandée),
- l’âge,
- les antécédents,
- les résultats sanguins : biochimie + NF,
- parfois un ionogramme (ex : IR → risque d’hypokaliémie et troubles du rythme).
Conclusion
Le bilan pré‑anesthésique n’est pas une option : c’est un outil de sécurité, un gage de qualité, et un acte de responsabilité professionnelle.Il permet de connaître précisément l’état de santé de l’animal, d’adapter le protocole anesthésique et de réduire drastiquement les risques. Bien réalisé, bien interprété et bien expliqué, il renforce la confiance du propriétaire et la sécurité du patient.

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